Vieillir, ce n’est pas seulement voir son corps changer. C’est aussi traverser une étape de vie faite de transformations, parfois étonnamment belles, parfois un peu plus difficiles à accepter. On apprend à composer avec des émotions qui peuvent être plus intenses, plus imprévisibles, et ce avec une perte graduelle de repères. Ces réactions sont souvent normales, mais encore mal comprises, autant par les personnes qui les vivent que par leur entourage.
Pour mieux comprendre ce qui se joue, nous avons discuté avec Cristina Gangan, directrice du Bureau de santé du Marronnier, qui accompagne depuis plus de cinq ans les résidents dans ces transitions physiques et émotionnelles.
Le corps change avec l’âge… et c’est normal
« En vieillissant, on ne devient pas une autre personne, mais on est différent, et il faut apprendre à s’accepter soi-même. Cela vaut aussi pour notre entourage, qui doit composer avec cette différence », nous explique Cristina.
Car avec l’âge, notre corps se transforme progressivement. On observe souvent une diminution de la masse musculaire, une mobilité parfois réduite, un amincissement de la peau ainsi qu’une vision ou une audition moins précises. Le métabolisme ralentit aussi, ce qui peut influencer l’appétit, l’énergie et le sommeil.
« Parfois, c’est aussi juste une question de mauvaise alimentation », poursuit Cristina. « En vieillissant on dort moins bien, on a souvent moins d’appétit. Et si la personne se nourrit mal ou n’a pas une alimentation équilibrée, ça peut faire qu’elle a moins de force, des carences, et ressente une certaine faiblesse généralisée. »
D’autres changements très concrets peuvent affecter le quotidien : pieds enflés qui compliquent le chaussage, durcissement des ongles, perte de cheveux ou modifications liées à certaines maladies et traitements. Ces transformations sont fréquentes et font partie du vieillissement normal.
« C’est tellement important que l’entourage prenne conscience de toutes ces choses que vivent leur parent ou leur proche vieillissant ».

Pourquoi les émotions peuvent devenir plus intenses en vieillissant
Bien sûr, il y a une explication physiologique aux changements que l’on vit en vieillissant, mais pas que.
Avec l’âge, certaines fonctions du système nerveux deviennent moins efficaces et la production de neurotransmetteurs, comme la sérotonine, impliquée dans la régulation de l’humeur et de l’anxiété, diminue.
Cristina nous l’explique simplement : « les connexions dans le cerveau se font de manière un peu plus lente, il y a aussi moins de connexions, on peut donc progressivement devenir plus sensible et réagir plus fortement à différents facteurs stressants, même quand il s’agit d’une situation banale ».
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Chacun vieillit à sa façon : des réactions et des vécus uniques
Il n’existe cependant pas qu’une seule manière de vieillir. Deux personnes du même âge peuvent réagir de façon complètement différente face aux mêmes situations.
Pour Cristina, il est important de comprendre que : « Tout ce qu’on vit en vieillissant est un mélange de plein de choses : l’état de santé, l’environnement, le vécu, l’historique de famille, le réseau de soutien ».
Tout cela fait en sorte que chaque personne vivra le vieillissement à sa manière, avec des réactions qui lui sont propres. Il est donc essentiel de garder cette diversité en tête et de chercher, pour chaque situation, ce qui peut expliquer un changement ou une réaction particulière.
De plus, lorsque le corps ne répond plus comme avant, cela peut ébranler l’image que l’on a de soi. Ne plus pouvoir faire certaines activités, dépendre davantage des autres ou devoir adapter ses habitudes peut générer frustration, tristesse ou découragement.
Et Cristina insiste : comprendre cette diversité de vécus et de perceptions aide à éviter les comparaisons et permet d’adopter un regard plus nuancé et plus respectueux :
« Je veux vraiment mettre l’accent sur l’importance de l’empathie. Et même si deux personnes ont le même âge, leurs réactions peuvent être complètement différentes, et c’est normal. »

Le « bon » comportement à adopter face à un proche vieillissant
Il est important d’adopter une posture attentive et bienveillante envers un proche qui vieillit. L’écoute et l’empathie jouent un rôle clé : sans elles, certains signaux peuvent passer inaperçus et retarder la prise en charge d’une difficulté.
« Ce n’est qu’une observation personnelle », poursuit Cristina, « mais je remarque que la personne concernée est souvent la dernière à remarquer que quelque chose ne va pas. Le plus souvent, c’est son entourage (par exemple sa famille ou ses voisins) qui va remarquer et signaler un problème. »
Et si un proche âgé devient plus sensible, plus irritable, moins patient avec l’âge, Cristina recommande d’éviter les raccourcis du type : « Ah, c’est son caractère, il ou elle est comme ça. »
« Non, non! » continue-t-elle, « il y a une explication physique, neurologique, liée à son environnement, son vécu, etc., et c’est l’empathie qui va nous permettre de prendre le temps de comprendre tout ça, et de réagir de façon adéquate. »

Être attentif aux signaux, pour soi et pour les autres
Du point de vue de l’entourage
Les proches, amis et aidants jouent souvent un rôle clé dans la détection des changements. Comme le souligne Cristina :
« Famille, amis : surveillez les signaux, les changements d’appétit, d’humeur, la capacité à effectuer des activités quotidiennes, notez la présence de douleurs, etc. »
Être attentif, c’est aussi offrir un soutien émotionnel au quotidien. Cristina insiste sur l’importance d’une communication rassurante et d’une présence bienveillante :
« Offrez du soutien émotionnel : expliquez les soins de façon rassurante pour réduire l’anxiété, encouragez la personne à exprimer son inquiétude ou ses besoins. »
Et lorsque des changements sont observés, il ne faut pas hésiter à les partager avec les proches de la personne ou l’équipe sur place du Bureau de santé : « Et informez-nous-en, si vous êtes au Marronnier. »
Du point de vue de la personne qui vieillit
Cristina nous rappelle aussi que « C’est important d’apprendre à se questionner en vieillissant. »
Se poser certaines questions peut aider à mieux comprendre ce qui se passe et à ne pas banaliser des signaux importants :
- Est-ce que c’est vraiment normal que je réagisse comme ça?
- Qu’est-ce qui a changé récemment?
- Est-ce que tout m’irrite plus facilement qu’avant?
- Est-ce que des situations banales provoquent des réactions très fortes?
- Plusieurs proches m’ont fait la même remarque : y a-t-il une raison?
Prendre le temps de s’auto-questionner, sans jugement, peut être un premier pas vers une meilleure compréhension de ses émotions et vers une demande d’aide au bon moment.

Quand faut-il en parler ou demander de l’aide
« Être plus émotif ne signifie pas être faible ou malade : c’est souvent une réponse normale aux transformations du corps et aux expériences de vie accumulées », nous rappelle Cristina. Toutefois, il devient important d’en parler lorsque les émotions deviennent persistantes, envahissantes ou qu’elles affectent le quotidien.
Une tristesse constante, une anxiété marquée, un retrait social, des réactions très disproportionnées ou une difficulté à fonctionner au jour le jour sont des signaux qui méritent attention. Dans ces moments, ne pas rester seul et demander du soutien peut faire toute la différence.
« Nous ici, au Bureau de santé du Marronnier, nous allons d’abord privilégier les solutions non-médicamenteuses. On va offrir à nos résidents de l’accompagnement, une écoute, un soutien émotionnel en priorité. La médication (comme la prise d’antidépresseurs ou d’anxiolytiques, par exemple) viendra en dernier recours, lorsque nécessaire et sous avis médical », nous explique-t-elle.
Il est important de noter que, chez certaines personnes, ces émotions restent discrètes. Chez d’autres, elles s’expriment plus ouvertement. Il faut donc rester attentif aux signaux.
Comprendre ce qui se cache derrière certaines réactions
Au fil de son travail au Marronnier, Cristina observe des variations dans la façon dont les résidents vivent et expriment leurs émotions. Et derrière certaines réactions se cachent souvent des besoins, des peurs ou une vulnérabilité qui méritent d’être compris plutôt que jugés.
« Il y a vraiment différents types de personnes, et des réactions très différentes mais qui cachent toutes quelque chose d’autre que ce qu’on imagine », nous confie-t-elle.
Un besoin d’amour ou d’attention
La peur de déranger
La réaction disproportionnée
« Après, nous au Bureau de santé, on est sensibilisés à ces comportements, on a des formations, on est outillés… ce qui n’est pas nécessairement le cas de la famille, des amis, des voisins. C’est pour cela qu’il est vraiment important de normaliser ces réactions et de faire de la sensibilisation », poursuit-elle, « de ne pas voir ces changements comme un drame, mais de les comprendre et les accepter. Il faut rester patient, à l’écoute et empathique ».

L’empathie, la clé pour aborder cette nouvelle étape avec sérénité
Si l’on ne devait retenir qu’une chose, Cristina aimerait que ce soit celle-ci : « Il y a aussi beaucoup de beauté dans le fait de vieillir ».
Les changements liés au vieillissement sont normaux, et cette étape se traverse plus facilement avec de la patience, de l’écoute et de l’empathie, plutôt que dans la confrontation.
Au fil des échanges, une chose ressort clairement : derrière chaque interaction avec le personnel du Marronnier, on sent une profonde bienveillance. Cristina parle aussi de son travail presque comme d’une vocation, et des résidents avec un respect et une empathie qui se ressentent dans chacune de ses paroles.
« J’aime profondément ce que je fais. Mon parcours en santé ne s’est pas construit uniquement sur le plan professionnel : j’ai aussi été patiente et j’ai vécu des expériences marquantes qui m’ont transformée. Elles m’ont fait réaliser à quel point se sentir comprise et accompagnée est essentiel, et ont nourri mon désir d’améliorer le vécu des personnes que je soutiens. Chaque jour, en écoutant, en accompagnant et en étant présente, je me sens pleinement utile. Je sais que j’ai un impact, et je ressens une grande gratitude de pouvoir exercer cette vocation.».
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